Faisant le tri entre les vêtements à laver et ceux à porter à nettoyer, je plongeais le plus naturellement du monde les mains dans les poches de son pantalon.
Combien de fois les pièces de monnaie avaient-elles voyagé jusqu’au pressing ? Quelques mois auparavant, la gérante de la boutique m’avait fait la remarque qu’un mouchoir en papier était resté coincé au fond d’une des poches. Elle l’avait dédaigneusement attrapé, m’expliquant qu’à l’avenir ce n’était pas à elle de vérifier, elle l’avait jeté avec mépris dans une corbeille, gênée je m’étais excusée, c’est vrai que j’aurais du regarder. Depuis, j’avais pris pour habitude de vérifier plutôt deux fois qu’une dans chaque poche !
Enfoui dans la poche droite une fois de plus un kleenex, vieille boule de papier, un post-it collé sur lui-même et une pièce de 20 centimes. Celle de gauche semblait plus plate, vide. Mais quand même, à bien y regarder je trouvais un ticket de transport et tout au fond un papier plié en quatre. Pourtant plus épais que le mouchoir il n’avait rien laissé paraître.
Par simple curiosité je vérifiais que le ticket était périmé. En regardant mieux, ce n’était pas un ticket de métro, il était validé et portait le nom d’une station RER. Carrément à l’opposé de là ou nous vivions. L’heure à laquelle il avait été validé correspondait à 19 heures. Normalement, à cette heure là il était sur le trajet de retour, et là…….Tiens ? Bizarre. Un vieux ticket sûrement, il était pratiquement impossible d’en lire la date. Il ne restait donc plus qu’à prendre ce bout de papier blanc. Tout blanc, tout plat. Aux bords bien nets.
D’un seul coup ces cinq centimètres de papier me terrifiaient. Cinq petits centimètres, je n’allais pas me laisser faire tout de même !
Ils n’étaient pas froissés, ni même usagés. J’avais le cœur battant, mais sans m’en apercevoir ma curiosité avait amené mes doigts à déplier lentement les feuilles. Pour en lire le contenu je m’étais installée sur le canapé. En l’espace d’un éclair mon pull me tenait chaud, il me collait à la peau, trop serré, le col roulé m’irritait, je le repliais, pourtant il ne faisait pas plus de 20° dans l’appartement, mais très vite j’étais en nage.
En l’ouvrant je m’aperçu que c’était une longue lettre, avec des phrases courtes. Du style dont on écrit les poèmes.
Il nous arrivait fréquemment de communiquer ainsi entre nous, j’éprouvais souvent le besoin de lui écrire. Il lui arrivait à lui aussi d’en faire autant. Petit billet d’humeur, surtout pendant la période d’été, plus propice à l’indolence provoquée par la température estivale, et au rythme ralenti des obligations professionnelles .
Mais aux premiers mots griffonnés, l’écriture m’était inconnue, appliquée, lettres bien formées, une écriture masculine me semblait-il, la mine du stylo devait être assez épaisse, comme je les aime. Je comprenais très vite que cela ne m’était pas adressé. Malgré tout j’en continuais la lecture. Curiosité féminine. Curiosité malsaine.
Il était question d’un rendez-vous, d’une rencontre, d’un déjeuner. Une date. Lundi 21 juin, jour de la fête de la musique ! L’endroit « Le Lieu des Délices ». Quel joli nom pour une rencontre amoureuse !
« Lorsque je vous ai vue arriver mon cœur a chaviré,… vous étiez plus belle que jamais, plus belle en vérité……… »
Les qualificatifs se succédaient, les adjectifs s’accumulaient, l’auteur de cette lettre expliquait avec ravissement qu’il avait vu venir vers lui cette femme, belle, grande, aux longues jambes fines et bien galbées. Sa féminité était décrite avec précision. Il paraissait avoir été fasciné par l’apparence de cette personne. Peu de détail lui avait échappé, la couleur de ses yeux assortis à son écharpe, le sac et les chaussures, jusqu’au bout de ses ongles. Il était écrit qu’elle était distinguée et s’habillait avec goût. Tout laissait supposer que l’image que représentait ce corps n’était que beauté, qu’idéal.
Qui était-elle ? D’où venait cette femme ?
La description de son charme, de ses gestes, de ses attitudes en devenait une ode à la beauté suprême.
Il continuait à la détailler dans sa démarche, ses mouvements, il la représentait rentrer chez elle, se dévêtir, s’installer, se mettre à l’aise…..Je n’arrivais plus à lire. Quel était ce poids soudain sur la poitrine ?
J’avais chaud, très chaud. Mon pull me collait de plus en plus à la peau. Mon cœur battait plus fort que d’ordinaire. Mes jambes flageolaient. Mes mains tremblaient. Je restais assise, ce papier entre les mains, bien incapable de me lever. J’attrapais la bouteille d’eau posée sur la table du salon. En buvant la première gorgée j’avais l’impression que cette eau me brûlait. Elle descendait le long de ma gorge comme une pierre au fond d’un trou. Ma tête vacillait. Ma respiration s’accélérait. Je n’arrivais plus à lire, les yeux me piquaient, je ne savais pas qui des larmes ou du maquillage détrempé par la transpiration de mon front, qui éclaboussait le bord de mes cils. Mes yeux cherchaient plus loin encore dans les phrases du bas de la page, vite, une signature, quelques mots qui pourraient peut-être soit me rassurer soit m’anéantir........

De vous à moi